375px|thumb|Distribution politique des pays et subdivisions autonomes où une langue turque a le statut officiel.
Turcification, Turquisation, ou Turkicisation () décrit un processus par lequel des populations ou des lieux reçoivent ou adoptent des attributs turcs tels que la culture, la langue, l'histoire ou l'ethnicité. Cependant, ce terme est souvent appliqué plus spécifiquement pour désigner des caractéristiques turques plutôt que simplement turciques, signifiant qu'il fait plus fréquemment référence aux politiques de l'Empire ottoman ou aux politiques nationalistes turques de la république de Turquie envers les minorités ethniques en Turquie. À mesure que les États turciques se développaient et grandissaient, de nombreux exemples de ce changement culturel ont eu lieu.
Le premier exemple de turcification a eu lieu en Asie centrale, lorsque, au après J.-C., la migration des tribus turques depuis l'Asie intérieure a provoqué un changement linguistique parmi les peuples iraniens de la région.. Au après J.-C., la turcification de Kachgar était terminée par les Qarluqs, qui ont également islamisé la population.
La turcification de l'Anatolie s'est produite à l'époque de l'Empire seldjoukide et du sultanat de Roum, lorsque l'Anatolie était une région diverse et largement hellénophone après avoir été hellénisée : « L'Anatolie a été le berceau de nombreux peuples, le théâtre de nombreuses civilisations, et a servi de pont entre trois continents ». « Après la bataille de Manzikert, il y eut des changements rapides et soudains dans les caractéristiques ethniques de l'Anatolie. Comme la grande migration et colonisation turques n'ont ni été étudiées ni comprises, le processus de turcification en Anatolie est resté une énigme, et certains historiens ont attribué ces changements à l'annihilation ou à la conversion massive à l'islam de la population locale. Bien qu'il y ait eu effectivement des conversions et des pertes de population des deux côtés, l'inexactitude de telles conjectures, qui ne prennent pas en compte la migration et les changements ethniques, est démontrée même par un aperçu général des événements comme évoqué ci-dessus »..
Étymologie Avant le , les régions anatoliennes, balkaniques, caucasiennes et Moyen-Orientales étaient dites subir l'ottomanisation. Le terme « turcification » a commencé à être utilisé de manière interchangeable avec « ottomanisation » après la montée du nationalisme turc au .
Le terme est utilisé dans la langue grecque depuis les années 1300 ou la fin de l'ère byzantine sous la forme « εκτουρκισμός », ou « τούρκεμα ». Il se traduit littéralement par « devenir un Turc ». En plus des personnes, il peut également faire référence à des villes conquises par les Turcs ou à des églises converties en mosquées. Il est plus fréquemment utilisé sous la forme verbale « τουρκεύω » (turcifier, devenir musulman ou turc) : « τουρκεύω » rendre turc, se faire turc..
Histoire Premiers exemples de turcification En 750, la turcification de Kachgar par les Qarluq était en cours. Les Qarluq étaient les ancêtres des Karakhanides, qui ont également islamisé la population. La langue iranienne du Khwarezm, une région oasis d'Asie centrale, a finalement disparu à la suite de la turcification.
Turquisation en Asie centrale
Du , l'Asie centrale connut une turquisation progressive qui aboutira à la prédominance de la turcophonie dans cette région, à l'exception du Tadjikistan et des villes de Boukhara et Samarcande dans lesquels subsistent différents dialectes du persan. Une partie environnante, le Xian autonome tadjik de Taxkorgan, à l'ouest du Xinjiang en Chine, est également habitée par des Tadjiks.
À partir du , les tribus de la confédération des Xiongnu commencent leur expansion vers les monts Altaï et l'Asie centrale qui aboutira progressivement à la prédominance de la turcophonie dans toute cette région et à la disparition des Scythes natifs locuteurs d'une langue indo-européenne.
thumb|300px|left|Extension de l'Empire khazar de 650 à son apogée en 850.
À partir du , les Göktürk (« Turcs célestes »), une confédération de tribus turques, principalement de religion chamanique tengriste commencent à leur tour leur expansion qui aboutit à la turquisation des oasis du Xinjiang et du nord de l'Amou-Daria. Des peuples de langue indo-européenne, comme les Tokhariens du bassin du Tarim, sont absorbés à partir du par les Turcs du Khaganat ouïghour fuyant d'autres Turcs, les Kirghizes, venus des sources de l'Ienisseï. À partir du , l'empire perse des Samanides commence à perdre le contrôle de la Transoxiane, peuplée notamment par un peuple de langue iranienne, les Sogdiens, qui seront progressivement turquisés. Mahmoud de Kachgar écrira au que les Sogdiens de Balasagun, Ispidzhab et Otrar ressemblaient aux Turcs et avaient pris leurs coutumesHenri-Paul Francfort, Nomades et sédentaires en Asie centrale: apports de l'archéologie et de l'ethnologie, Éditions du Centre national de la recherche scientifique, 1990, p. 52. . La turquisation se poursuivra dans l'actuel Xinjiang avec la destruction en 1006 du royaume bouddhiste de Khotan par les Karakhanides (840-1212), des Turcs convertis pour la première fois à l'islam sous le règne de Sultan Satuq Bughra Khan (règne, 920-955), également appelé Satuq Bughra Qara-Khan 'Abd al-Karim.
thumb|175px|Babur, conquérant turc de l'Inde et fondateur de l'Empire moghol, était issu d'une famille mongole turquisée. Plus à l'ouest, la création au de l'Empire des Khazars, fondé entre la mer Caspienne et la mer Noire par une nouvelle confédération de tribus sous commandement turc, accélérera le processus de turcisation de la steppe pontique.
À partir du , au contact des Iraniens et des Arabes du califat abbasside (qui recrute de nombreux mercenaires turcs), les tribus turques commencent à se convertir à l'islam ; la turcisation s'accompagnera dès lors d'un phénomène d'islamisation de l'Asie centrale.
Au , l'irruption des armées mongoles de Gengis Khan provoquera un nouvel afflux des tribus turques vers l'ouest : progressivement, le Khwarezm, la Transoxiane, les terres iraniennes, irakiennes et même égyptiennes, seront touchés par les migrations de peuplement turcMichel Hoàng, Gengis-Khãn, Fayard, 1988, p. 323. . La domination des Mongols de la Horde d'Or sur l'Asie centrale ne mettra pas un terme à la turquisation et à l'islamisation de la région car les troupes mongoles comptaient parmi elles de nombreuses tribus turques et les dirigeants de la Horde ne tarderont pas à se turquifier et à s'islamiser ; le célèbre chef de guerre turco-mongol Tamerlan était lui-même issu d'une famille mongole turquisée et islamiséeJean-Paul Roux, Tamerlan (Chapitre II: « Vers le pouvoir », « La naissance »), Fayard, 1991. .
Entre le et le , une partie de la Transcaucasie sera dominée par deux grandes fédérations turkmènes rivales, les « Moutons Noirs » (Qara Qoyunlu), chiites, et les « Moutons Blancs » (Aq Qoyunlu), sunnites. La domination turkmène entraînera notamment la turquisation des populations iraniennes de l'actuel Azerbaïdjan.
À partir du , la turquisation et l'islamisation de l'Asie centrale s'amplifiera avec la création dans la région de nouveaux États turcs musulmans : le Khanat de Kazan, fondé par les Tatars en 1438, celui fondé par les Kazakhs en 1456, et enfin le Khanat de Khiva, fondé par les Ouzbeks en 1511.
Turquisation en Asie Mineure
La turquisation de l'Asie Mineure, commencée au , va durer plus de neuf siècles et n'est pas encore achevéeWilliam Berthomière, Christine Chivallon, Les diasporas dans le monde contemporain, Karthala, 2006, p. 273. .
thumb|350px|Expansion du sultanat de Roum de 1100 à 1240. Il est difficile de préciser le nombre de Turcs qui se sont installés en Anatolie. Selon l'historien Claude Cahen, ils n'auraient pas été plus que ou Gilles Veinstein, Syncrétismes et hérésies dans l'Orient seldjoukide et ottoman (), Peeters Publishers, 2005, p. 398. , une estimation trop faible pour le turcologue Jean-Paul RouxJean-Paul Roux, Histoire des Turcs: Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée (Chapitre VIII: « Les Turcs dans le monde musulman », « Le peuplement »), Fayard, 2000. .
Le peuplement de l'Asie Mineure par les Turcs Oghouzes s'est fait à travers deux grandes vagues migratoires : celle qui suivit la bataille de Manzikert en 1071, où les Seldjoukides mettent en déroute l'armée byzantine, et celle provoquée aux par l'expansion mongole.
Au début de la domination seldjoukide, les Turcs laissèrent les villes aux anciens habitants et continuaient à vivre en nomades, sous des tentes, dans les campagnes voisines, avec leurs troupeaux, se retirant pendant l'été dans les pays les plus septentrionaux et, pendant l'hiver, revenant dans ceux du Midi. La turquisation de la population anatolienne débutera véritablement sous le règne d'Osman I (1299-1326), fondateur de l'Empire ottoman lors de la deuxième vague des migrations turques en Asie MineureJoseph Laurent, Byzance et les Turcs seldjoucides dans l'Asie occidentale jusqu'en 1081, Paris : Berger-Levrault, 1919, p. 94..
La turquisation assez rapide de l'Anatolie orientale et centrale, et la disparition quasi totale de l'hellénisme (qui touchait surtout les élites), n'a pas été causée par une invasion massive des Turcs et l'extermination des indigènes hellénisés, mais par des conversions à l'islam (l'égalitarisme entre musulmans hommes que prône l'islam et les avantages fiscaux liés auraient surtout séduit la paysannerie anatolienne, largement inculte et opprimée par le pouvoir byzantinMichel Bruneau, De l'Asie Mineure à la Turquie (Chapitre 4: « L'espace turc de l'Anatolie », "Les facteurs du basculement de l'hellénisme à la turcité : la « deshellénisation »"), CNRS Éditions, 2015. ). Les populations locales ont été turquisées sous l'influence d'un petit nombre d'envahisseurs nomades qui constituaient une élite militaire dominante. À partir de la fin du , les chroniqueurs occidentaux commenceront à employer le terme Turchia (« pays des Turcs ») pour désigner l'AnatolieAlbert Ollé-Martin, Violaine Decang, Histoire de l'humanité – Vol. IV : 600-1492, UNESCO, 2008, p. 922., tandis que les Seldjoukides continueront à parler de « pays des Romains (c.-à-d. des Byzantins) » (Rum)Harvard Middle Eastern and Islamic Review, Volumes 5 à 7, Center for Middle Eastern Studies, Harvard University, 1999, p. 72..
Empire ottoman
À l'apogée de l'Empire ottoman, entre le règne de Soliman le Magnifique (1520–1566) et l'échec du siège de Vienne (1683), la majorité des hauts fonctionnaires ottomans et les janissaires sont des « turquisés » d'origine balkanique chrétienne, arrachés dans leur enfance à leurs familles puis islamisés et turquisés en Anatolie.
vignette|upright=1.5|Composition ethnique de l'Asie Mineure à la fin de l'époque ottomane (1910). Au début du , l'Empire ottoman est un État multiethnique et multiconfessionnel regroupant des populations très diverses. Le système du millet a laissé perdurer toutes les populations non turques dans une relative autonomie. Si l'islamisation a touché dans l'empire des populations très diverses (Slaves, Albanais, , Caucasiens, Arméniens, , etc.), elle fut rarement synonyme de turquisation et, en dehors de l'actuelle Turquie, les Turcs ethniques sont souvent minoritairesWilliam Berthomière, Christine Chivallon, Les diasporas dans le monde contemporain, Karthala, 2006, p. 275. .
Un recensement entrepris par l'État ottoman en 1906 révèle que la population de l'Empire est de 33 millions d'habitants, dont 21 millions en Anatolie, répartis entre 8 millions de Turcs, 5 millions d'Arabes, 2,5 millions de Slaves, 2 millions d'Arméniens, 1,5 million de Grecs, 1 million d'Albanais et 1 million de KurdesJacques Leclerc, Turquie : bref historique, 7. « L'épuration ethnique », sur le site L'aménagement linguistique dans le monde..