thumb|upright 2.0|L'évolution de la population mondiale du à aujourd'hui. L'histoire du concept de surpopulation retrace les idées et les préoccupations que se sont faites les sociétés au sujet de la surpopulation. Ce débat, initié dès l'Antiquité avec les auteurs grecs et les récits bibliques, a atteint son paroxysme au avec le pasteur Thomas Malthus, qui a donné son nom à une politique prônant la restriction démographique, le malthusianisme. Tantôt favorables à un contrôle des naissances, tantôt hostiles, les motivations des tenants du concept sont d'ordres économique, politique, éthique, religieux, philosophique et, plus particulièrement depuis le , écologique.

Le concept sous la Préhistoire La difficulté de survivre sous le Paléolithique La croissance démographique durant le Paléolithique est extrêmement lente : la population totale d'homo sapiens vivant sur Terre est estimée à environ il y a plus de ; à il y a et à il y a . Il s'agit d'une population essentiellement nomade composée de chasseurs qui, pour assurer son ravitaillement en gibier, a besoin d'un espace vital de par personne. Leur survie étant difficile, l'augmentation de la population constituait une difficulté supplémentaire en raison de la rareté de la nourriture. C'est ce qui explique les pratiques visant à limiter cette croissance recensées par des anthropologues au sein des dernières populations primitives du , dont l'allaitement prolongé (garantissant deux ou trois ans de stérilité probable à chaque femme), l'élimination de nouveau-nés en cas de pénurie alimentaire (observée chez les San du Désert du Kalahari) et la mise à mort ou l'abandon de bouches considérées comme inutiles (notamment des vieillards, dont le corps pouvait même constituer un complément alimentaire, comme le rapporte Hérodote au en ce qui concerne les Massagètes au nord du Caucase.).

Le Néolithique : populationnisme et premières considérations religieuses thumb|La naissance de l'agriculture, ici représentée par un sceau-cylindre du , a favorisé la sédentarisation et donc le sentiment de surpopulation. Avec la naissance de l'agriculture, la population mondiale atteint de personnes vers le et celle-ci, par conséquent, se sédentarise. Dès lors, en raison de la promiscuité, du contact permanent avec d'autres humains et de la présence d'animaux domestiques dans les foyers, la sédentarité favorise les contagions. L'étude de plusieurs nécropoles, comme à Mehrgarh, dans l'actuel Pakistan, révèle que l'espérance de vie des chasseurs était plus élevée que celle des paysans plus tard. Mais dans le même temps, l'agriculture et l'élevage ont permis une relative sécurité alimentaire et donc, une forte augmentation de la natalité.

Dès lors que les conceptions religieuses païennes consacreront l'origine de la vie à la divinité, la famille nombreuse sera considérée comme une bénédiction. Au-delà de ces considérations religieuses, le fait d'avoir une descendance est l'assurance, pour les hommes, d'être pris en charge durant leur vieillesse et de pouvoir transmettre leur patrimoine. Plus largement, elle constitue une main d’œuvre peu chère et plus celle-ci est nombreuse, plus elle permettra au peuple d'en dominer numériquement un autre.

Le concept sous l'Antiquité L'exemple hébraïque : le nombre comme arme Dans l'Ancien Testament, le péché d'Onan est interprété comme un outrage au Créateur. Le récit de la Genèse raconte qu'Onan, refusant de féconder l’épouse de son défunt frère (comme la tradition l'exigeait), aurait préféré « laisser sa semence se perdre dans la terre »Genèse, 38, 1-11.. Réprimé pour cette attitude, Dieu le fit mourir. Néanmoins, selon le commentaire de la Bible du rabbin Raschi, Onan aurait été puni pour avoir transgressé les lois du lévirat, plus que « pour avoir gaspillé sa semence »Rachi, Commentaire sur Pentateuque, II, p. 51. Cité par Pierre Simon, Le contrôle des naissances : histoire, philosophie, morale, Paris : Payot, c1966, p. 15-18.. Le nom d'Onan restera dans le judéo-christianisme marqué d'infamie et constituera le fondement théologique de la condamnation de la contraception chez les commentateurs bibliques chrétiens.

Des rapports de force s'établissent entre groupes humains, formés en entités politiques. Le nombre devient alors un élément de puissance : il permet d'accabler l'intrus. Ainsi, le prophète Jérémie fait-il dire à Yahvé « Je les rends prolifiques, ils ne déclineront point. »Livre de Jérémie, 30, 19.. Dans le livre d’Ézéchiel, cette intention est encore plus explicite : « Je multiplierai sur vous les hommes, la maison d'Israël toute entière... ; ils se multiplieront et fructifieront, je vous rendrai aussi peuplés qu'autrefois... ; je ferai marcher sur vous des hommes, mon peuple d'Israël, ils prendront possession de toi »Livre d’Ézéchiel, 36, 10-12. Cité par . Néanmoins poussés par la famine, les Hébreux demandent l'asile en Égypte, et s'installeront dans le delta du Nil. Comme le reconnaît le livre de l'Exode, « les fils d'Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent et devinrent de plus en plus en forts : le pays en était rempli »Livre de l'Exode, 1, 7.. Leur nombre devint une menace pour le pharaon, qui décida l'infanticide des nouveau-nés mâles.

Sous la conduite de Moïse, les Hébreux reviennent vers Canaan, la Terre promise. Dieu ordonne alors à Moïse de recenser le peuple et ses biens. Celui-ci déclare : « Allons-y ! Montons, et emparons-nous du pays ; nous arriverons certainement à le soumettre »Livre des Nombres, 13, 30.. La surpopulation est donc une stratégie de conquête, consciemment utilisée par les peuples du Proche-Orient, puisque, après avoir laissé passer une génération, les Hébreux, qui se sont multipliés, se préparent à envahir la Palestine.

La Grèce antique : privilégier la qualité à la quantité thumb|left|Platon définit un optimum de population au-delà duquel la cité perdrait de son unité et privilégie un accroissement qualitatif, plutôt que quantitatif, de la population. Le sentiment de surpopulation est très présent dans la Grèce antique, qui tient notamment au fait que les cités sont cloisonnées dans des plaines étroites et séparées par des montagnes difficiles d'accès. Leur superficie est généralement comprise entre , exceptions faites d'Argos (), d'Athènes () et de Sparte (). Par ailleurs, la croissance démographique est forte, grâce à une alimentation saine composée de céréales, de légumes, de poisson et d'huile d'olive ainsi qu'à une situation sanitaire plutôt satisfaisante. Cette croissance se fait néanmoins au détriment de l'environnement puisque les collines sont déboisées à la fin du La disparition des forêts est constatée par Platon dans le Critias, Solon recommande en -590 de ne plus cultiver de plantes en raison de leur érosion tandis que Pisistrate recommande la plantation d'oliviers pour le maintien du sol. Au milieu du , on dénombre d'habitants pour l'ensemble Grèce-Macédoine-Épire.

Un contrôle des naissances s'opère alors dans la Grèce antique. Hippocrate mentionne à de nombreuses reprises des méthodes abortives, dont l'utilisation du sulfate de cuivre. Socrate, fils de sage-femme, racontait qu'« en administrant des médicaments ou en prononçant des incantations, les sages-femmes peuvent donner l'éveil aux douleurs d'enfantement, ou bien, à leur gré, les amollir et que, si elles jugent utile l'avortement du fœtus, encore peu avancé, elles le font avorter »Platon, Théétète. Cité par . De nombreux cas d'abandons de nouveau-nés sont recensés et cette pratique est d'ailleurs réglementée à Sparte dans un esprit eugénique. En effet, à la naissance, le nouveau-né était présenté (exposé) aux anciens et en fonction de sa beauté (ou de sa laideur), le nouveau-né était soit pris en charge, soit jeté aux Apothètes, un gouffre situé au pied du TaygètePlutarque, Les Vies des hommes illustres, « Solon », éd. de la Pléiade, I, Paris, 1951, , p. 198. Cité par .

Pour autant, la stérilité n'est pas souhaitée et le mariage est même encouragé, des sanctions financières étant prévues contre les célibataires. Il ne s'agit cependant pas d'inciter à faire le plus d'enfants possible mais d'en avoir assez pour perpétuer la lignée, assurer à la cité des citoyens et assurer le culte des ancêtres, ce qui est indispensable pour le bonheur des défunts dans l'autre monde.

Malgré leurs divergences notoires, Platon et Aristote, qui se sont intéressés au débat de la surpopulation, ont des positions semblables. Platon l'évoquera dans ses deux plus grands dialogues, La République et Les Lois. Dans le premier, il décrit la cité idéale, en définissent un optimum de population, seuil à partir duquel la population devient suffisante pour assurer la division du travail nécessaire à la production de ressources et pour que les citoyens gardent un sentiment d'unité. L’État, qui aura défini cet optimum, veillera à ce qu'il reste stable, par une stricte réglementation des mariages et de la qualité des reproducteurs, en accordant notamment aux meilleurs guerriers le droit à une plus large permission de coucher avec les femmes, pour qu'un maximum d'enfants naissent de leur semence. Le second dialogue, Les Lois, est conçu comme un ensemble de propositions destinées à une application concrète. Il suggère ainsi la répartition de la terre en d'égale superficie, distribués en propriété privée aux citoyens, un nombre divisible par tous les nombres entiers de 1 à 12, sauf 11. Si la population tombe en dessous de l'optimum, il propose de faire appel à l'immigration sélective tout en veillant à la qualité, l’homogénéité et l'identité culturelle de ladite population. La mise en place de cette politique doit en outre être assurée par une surveillance policière accrue, des sanctions pécuniaires et sociales à quiconque enfreindrait la législation et l'utilisation importante de propagande.. L'idéal démographique de Platon est celui d'une population stationnaire, motivé par des raisons essentiellement politiques, le nombre de citoyens devant faciliter leur participation à la direction de affaires. Les questions démographiques de la Cité ne sont donc pas posées en termes économiques, la richesse étant perçue comme provenant d'une nature généreuse plutôt que du travailAnnie Vidal, La Pensée démographique : doctrines, théories et politiques de population, Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 1994, p. 9-21..

Aristote s'inscrit dans le prolongement de son précepteur mais lui reproche de n'avoir pensé qu'à réglementer le nombre de lots et non celui des enfants, qui va de pair. Il est par ailleurs moins préoccupé par le manque de ressources que générerait une surpopulation que par le maintien de l'ordre. Une cité trop peuplée, selon lui, est ingouvernable et favorise la criminalité ainsi que les usurpations des droits de cité.. Aristote s'intéresse davantage à l'organisation du travail que Platon et, de ce point de vue, considérait que la Cité, si elle ne devait pas être trop peuplée, ne devait pas non plus être trop petite, afin que la division du travail satisfasse l'ensemble des besoins de la population.

Au , la Grèce est en crise, la guerre du Péloponnèse, qui oppose des cités rivales, accompagne leur déclin respectif, qu'il soit d'ordre politique, économique ou moral. Aussi, les écarts entre riches et pauvres s'accentuent, la vie civique se dégrade et de nouvelles valeurs axées sur la richesse opposent le monde de la terre à celui de l'argent et du commerce. Cette crise s'accompagne d'un déclin démographique que décrit Polybe au : « La Grèce souffre d'un arrêt de procréation et d'une disette tels que les villes sont dépeuplées. C'est que les gens aujourd'hui, aimant le faste, l'argent et la paresse par-dessus le marché, ne veulent plus se marier, ou s'ils sont mariés, élever une famille. C'est tout au plus s'ils consentent à avoir un ou deux enfants afin de les laisser riches et de les nourrir dans le luxe. ».

La Rome antique sous l'influence grecque